TRIBUNE DE FABIEN ROUSSEL DANS LE JOURNAL "L'HUMANITE" PUBLIEE LE 4 AVRIL 2025
La déferlante de haine anti-magistrats organisée par l’extrême
droite dans les médias et les réseaux sociaux depuis l’annonce des
condamnations prononcées à l’encontre l’ancienne présidente du Front
national et de 23 autres co-prévenus ne surprendra que celles et ceux
qui ont cru à l’opération de ripolinage, dite de « dédiabolisation », en
œuvre depuis quelques années.
Les masques tombent. Sauf que…
Sauf que cette attaque, ces
attaques, ces doutes sur la justice venant de plusieurs responsables
politiques sont d’une violence inouïe.
Elle porte d’abord sur
l’exécution immédiate d’une peine d’inéligibilité en occultant le reste
pour ne pas dire le principal : les chefs de condamnation et les peines
d’emprisonnement ferme et d’amendes prononcées à l’encontre de plusieurs
dirigeants d’un parti qui a bâti son fonds de commerce sur sa prétendue
intégrité qui était supposée le différencier des autres et qui n’a
jamais cessé d’appeler de ses vœux une justice toujours plus répressive,
notamment pour les élus convaincus de ce qui lui est reproché
aujourd’hui…
Sauf que le résultat est que des juges se retrouvent aujourd’hui insultés, traînés dans la boue, menacés au point d’être placés sous protection policière et ce pour avoir exercé leur office.
Mesure-t-on bien ce que cela signifie et l’extrême gravité d’une telle situation ?
Les
dirigeants du RN osent parler de tyrannie des juges… c’est-à-dire,
selon le dictionnaire, de l’usurpation et de l’exercice du pouvoir par
un tyran, d’un gouvernement absolu, oppressif et arbitraire.
Le
mensonge, toujours le mensonge car enfin, et sans se prononcer sur le
fond, l’exécution immédiate, ces condamnations sont-elles oui ou non,
prévues par le Code pénal ? Ont-elles été créées par ces juges ou votées
par le Parlement ? Ont-elles été prononcées de manière expéditive ou au
terme de plusieurs années d’instruction de plusieurs semaines de débat et de délibéré ? Les droits de la
défense ont-ils été violés ?
Il semble même que
les intéressés vont pouvoir faire entendre leur cause en appel dès
l’été 2026, donc avant l’échéance présidentielle, ce qui laissera
perplexes les milliers de justiciables qui, en raison de la pénurie de
moyens humains et matériels dont souffre l’institution judiciaire,
doivent attendre deux ou trois ans avant de pouvoir être entendus en
cour d’appel.
Dire que ce jugement est «
politique » au seul motif qu’il concerne des politiques revient à exiger
une justice à deux vitesses, une justice « sur mesure » pour le RN, et
permet de mesurer l’imposture de sa fameuse « dédiabolisation ».
Jouer
« le peuple » contre « les juges » revient à ignorer que ces derniers ont rendu, au nom
du peuple français, une décision fondée sur des lois votées par les
représentants du peuple français.
Il n’existe pas d’autre légitimité.
Depuis quelques jours, les micros sont généreusement tendus vers d’autoproclamées « victimes ».
Mais qui est aujourd’hui victime ?
Premières
victimes de ces attaques, les juges, femmes et hommes aujourd’hui
menacé.e.s par une haine attisée à longueur d’antenne et totalement
débridée. Des femmes et des hommes qui méritent le respect l’hommage et
la solidarité de tous les citoyens, notamment de ceux qui, élus au
Parlement, votent ou ont voté les lois que ces juges ont appliquées.
Deuxième
victime de cette campagne, l’État de droit. Celui qui a permis à la
principale accusée de se défendre, à la différence de plusieurs
opposants d’autres pays auxquels elle ose se comparer. Celui qui lui
permet de faire appel et de voir sa cause à nouveau entendue. Celui qui
permettra à son parti quelle que soit l’issue de la procédure, d’avoir
une ou un candidat à l’élection présidentielle à venir.
À
cet égard, lourde est la responsabilité des politiques qui volent à son
secours en critiquant l’application d’une loi qu’ils ont le plus
souvent eux-mêmes votée.
Se creuse ainsi, encore un peu plus,
le fossé entre « la classe politique » et les autres citoyens pour
lesquels on ne se pose pas ce genre de question quand ils ont à répondre
de leurs actes en justice.
Cette décision
devrait au contraire réjouir celles et ceux qui, au moins dans leur
discours, défendent le principe d’une justice égale pour tous.
La
troisième victime de cette campagne est l’ordre public, quand un parti
politique en vient à tenir des discours séditieux en plein hémicycle en
désignant les juges à la vindicte, organisant des manifestations contre
une décision de justice, comme Donald Trump lors de la prise du
Capitole.
Et ces gens viendraient ensuite exiger de l’ensemble des citoyens le respect des institutions ?
La
quatrième victime enfin n’est rien moins que notre démocratie. En
effet, quand jusqu’au sommet de l’État, un Premier Ministre se déclare «
troublé » ou un Ministre de l’Intérieur se permet de qualifier une
décision de justice « d’inacceptable », quand on envisage, sérieusement,
de modifier la Loi pour la rendre plus compatible avec l’agenda électoral de
telle ou tel, c’est la séparation des pouvoirs, pilier de la démocratie,
qui est directement attaquée.
Le climat de
tension ainsi créé dans le pays par le Rassemblement national et ses
relais médiatiques appelle, de la part des forces républicaines
sincères, un sursaut et une condamnation, politique celle-ci, sans
appel.
L’histoire nous enseigne que les
attaques contre le système judiciaire sont toujours une des premières
étapes de l’instauration de régimes liberticides et tyranniques.
Il
est temps, grand temps, par-delà les divergences ou oppositions, que
les forces républicaines se ressaisissent et expriment leur soutien sans
faille aux magistrats ainsi attaqués.
La menace ne vient pas des juges
mais de ceux qui les insultent et les menacent.