Incapable de maintenir la stabilité du pays, la Seconde République espagnole, gouvernée par le Front populaire à partir de février 1936, aurait provoqué une situation de chaos intenable ? C’est cette version de l’histoire que le régime franquiste et ses héritiers politiques ont longtemps voulu graver dans le marbre, justifiant ainsi le coup de poignard dans le dos de la démocratie que fut la tentative de coup d’État du 17 juillet.
Et le conflit fratricide qui s’ensuivit, véritable « guerre d’extermination » subie par les Républicains et continuée même après la fin des combats, sous la dictature du général Francisco Franco (1939-1977). 90 ans après le début de la Guerre, avec l’ouvrage La Guerre d’Espagne, la démocratie assassinée (co-écrit avec ses collègues François Godicheau et Pierre Salmon) l’historienne Mercedes Yusta replace les faits dans leur juste perspective face au retour en force d’une réécriture néo-franquiste des événements.
L’interprétation franquiste de l’histoire, qui s’est longtemps imposée, présente l’avènement du coup d’État comme quelque chose d’inéluctable, voire de « mérité » pour un gouvernement incapable de gérer le pays. Votre ouvrage présente un autre regard…

Mercedes Yusta
Historienne (Université Paris 8)
En Espagne, l’historiographie la plus sérieuse est revenue sur cette version dès les années 1990, sans toutefois mettre véritablement en question une forme d’équidistance entre les violences des deux camps pendant la guerre. Or, depuis quelques années on voit revenir en force dans le discours public espagnol et dans certaines publications cette version franquiste des faits, qui prétend que le coup d’État de 1936 aurait été une réaction à une situation de chaos intenable, une véritable crise de l’ordre public, et même qu’il aurait paré à une révolution bolchevique – totalement fantasmée.
Cette version néo-franquiste est servie par certains auteurs négationnistes qui n’ont pas le statut d’historiens professionnels, comme Pio Moa, qui a été récemment traduit et publié en France par l’Artilleur, une maison d’édition connue par ailleurs pour sa proximité avec les thématiques d’extrême droite (complotisme, antivax, etc).
Séville, Madrid (Espagne), envoyé spécial.
« Nous venons pour voir la vierge, ce n’est pas un cours d’histoire. » Pour échapper au soleil qui irradie la capitale andalouse, l’enseignante presse le pas en entraînant son groupe à travers le parvis. Non, elle n’a pas emmené ses collégiens jusqu’à la basilique de la Macarena pour leur parler de Gonzalo Queipo de Llano. Dommage.
Sa trentaine d’élèves n’apprendra rien, ici, sur celui qui fut le général en chef de l’armée du Sud. Ni les milliers de touristes qui viennent chaque année admirer le somptueux maître-autel néobaroque. Ici, rien n’indique que c’est à sa base qu’a reposé, jusqu’en 2022, le corps de celui qu’on appelait aussi le « boucher de Séville », responsable d’une répression impitoyable à l’origine de quelque 45 000 morts.
Quand les généraux franquistes se soulèvent contre la République
Un héritage qui dérange ou qu’il vaut mieux oublier pour ne pas « rouvrir les blessures du passé », selon la formule consacrée par les héritiers politiques du franquisme ? Cinq décennies après la mort du dictateur, le royaume ibérique, par la grâce de Francisco Franco, souffre toujours de problèmes de mémoire, pour ne pas dire d’amnésie.
Retour quatre-vingt-dix ans en arrière. 17 juillet 1936 : les conjurés passent à l’acte. La conspiration n’avait rien d’une rumeur, encore moins d’un complot facile à déjouer. Les troupes positionnées au Maroc espagnol sont les premières à se soulever. Largement prémédité, le coup d’État orchestré par le général Emilio Mola est bel et bien en marche, à la stupeur du gouvernement. Rapidement, les putschistes s’imposent dans plusieurs régions.






