À PROPOS DES VIOLENCES DU 17 OCTOBRE 2026
Place de la République
Un 18 octobre sous les provocations policières
Le temps des vacances scolaires, c’est le temps de rejoindre sa famille à Paris. Et que faire le dimanche 18 octobre, si ce n’est se rendre place de la République en famille pour voir si une manifestation “sauvage” se lance au lendemain du 17 octobre ?
Nous voilà donc arrivés à quatre sur la fameuse place. Les débris de la veille crissent sous nos pieds : cailloux, mais aussi débris de plastique, de métaux et de verre, et, évidemment, nombreuses capsules de gaz lacrymogène et restes de grenades. Les abris de bus n’ont plus de vitres, transformées en tas de morceaux de verre à leurs pieds. La statue, elle, porte un gilet jaune à la mémoire des algériens noyés par la police le 17 octobre 1961. Son socle est abondamment tagué de toute part : “ Fuck le 17 RN Macron”, “Pour le peuple”, “ACAB”, “Le peuple vaincra”....
A sa gauche, un rassemblement autorisé regroupant une cinquantaine de personnes sous deux gigantesques drapeaux (un algérien et un palestinien) pour réclamer, comme chaque semaine, le retour de la démocratie en Algérie. A sa droite, un autre rassemblement, en musique, lié à la situation électorale du Brésil avec l’arrivée en tête de Bolsonaro.
Parmi eux et autour d’eux, des jeunes, le plus souvent de sombre vêtus, rescapés des luttes de la veille et venus voir si une manifestation spontanée ne se déclencherait pas, quelques anciens solidaires, et des passants, des touristes et leurs valises…
L’ambiance est amicale et festive, antifasciste, respirant un air de solidarité.
Arrivent les provocations policières
C’est alors qu’un groupe de CRS quitte la rue où il stationnait pour traverser la place à pieds, au vu et au su de tous. Aussitôt, un attroupement se forme pour les suivre, tandis qu’ils font des allers-retours sur toute la place, pour on ne sait trop quelle raison. Le rassemblement de plusieurs centaines de personnes est alors formé, rassemblement qui avance ou recule selon les changements de direction du groupe de CRS. Par moment, quelques CRS arrêtent une personne sans qu’on en comprenne la raison. Des cris et slogans commencent alors à fuser : “ACAB” et “Tout le monde déteste la police” sont les plus courants.
Les policiers entament alors une nasse, semble-t-il au hasard. Un premier groupe d’une quinzaine d’individus est encerclé. S’il doit y avoir des manifestants parmi eux, on y voit aussi des passants et même une personne en vélib, ce vélo électrique de Paris, qui voulait traverser la place. Une forte indignation naît, de ce fait, parmi les manifestants et les premiers nassés sont évacués de la place (nous apprendrons après que tout ou partie d’entre-eux seront libérés, leurs masques et leur sérum physiologique confisqués).
Un premier tir de gaz lacrymogène se fait entendre à quelques dizaines de mètres, alors même qu’aucune violence physique n’était à déplorer. Et le jeu du chat et de la souris continue : on suit la troupe de CRS, elle arrête une personne qui semble être prise au hasard, on recule, “ACAB”… Et cela se répète 3 ou 4 fois. Viennent aussi des tirs occasionnels de policiers, tirs qui semblent totalement injustifiés : capsules de lacrymo et une ou deux grenades assourdissantes (175 décibels à l’impact, 160 décibels à 10 mètres, une horreur).
Les plus attentifs remarquent que, maintenant, la plupart des rues menant à la place de la République sont bloquées par des CRS et gendarmes. On se débarrasse alors des derniers tracts appelant à la manif de la veille et on cache le liquide physiologique, dont la possession est maintenant interdite sur Paris, dans la rue tout du moins. Le but : ne pas se faire chopper avec ce matériel militant.
Vient ensuite le tour d’un enfant d’environ 12 ans de subir une fouille au corps. La colère monte chez les manifestants : “laissez le”, “ACAB”, “Libérez notre camarade”... Les policiers finissent par relâcher l’enfant, mais la tension, elle, est bien montée d’un cran face à cet abus manifeste.
D’autres tirs de lacrymo fusent, la foule reprend son mouvement de reculs et d’avancées, jusqu’à ce que des premiers cailloux soient lancés sur les CRS. La véritable répression peut alors commencer, toujours sans sommation audible : tirs de grenades assourdissantes en série et capsules de lacrymo à tout-va, sur tout attroupement dans la place. Les gens courent, sortent par la seule rue adjacente laissée libre, se protégeant la bouche et le nez avec des masques, des revers de manteaux, keffieh et autres foulards. La solidarité, elle, se manifeste aussitôt : jeunes manifestants aidant les vieillards et passants, dons de sérum physiologique pour se rincer les yeux…
Durant cette fuite, notre groupe s’est séparé. Un nouveau mouvement de foule nous amène dans une rue parallèle à la place. Longeant le trottoir, une suite ininterrompue de carcasses de voitures calcinées de la veille. Au carrefour, des jeunes improvisent une barricade de fortune, en empilant en quelques secondes des vélib au milieu de la chaussée. Si les barricades d’autrefois avaient pour but de stopper les charges de cavalerie, celles-ci servent à stopper celles des CRS. Et tout ce qui est à porter y passe rapidement : vélos, poubelles, palettes… Le feu y prend. Cela a pris moins d’une minute.
Pour nous, les anciens, le temps est venu de trouver refuge dans un bar. En passant, je croise le regard désemparé d’un jeune, mains attachées dans le dos, près d’un fourgon. Ses frères et sœurs de lutte continuent le combat sur la place.
Au final, soyons clairs : aucune violence, aucun trouble à l’ordre public n’était à déplorer sur la place de la République, à moins de considérer que des attroupement amicaux et spontanés antifascistes sont des “troubles”. Ce sont les démonstrations de policiers qui ont créé le rassemblement et leurs provocations qui ont déclenché les premières violences physiques.
Reste de cette journée la conviction que c’est toute la “stratégie” policière qui doit être revue, pour amener véritablement à une désescalade des conflits. Mais cette dernière est-elle véritablement le but ?
Epilogue
Le soir, nous nous retrouvons à Châtelet où des pillages sont en cours, dans un jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre. Si aucune violence n’est à déplorer sur les passants que nous sommes, les magasins, eux, prennent chers. Une certaine amertume nous gagne, en voyant comment tout cela décrédibilise les mobilisations.
Les halles et la station de métro sont fermées par les CRS. A la recherche d’une bouche de métro, nous nous arrêtons près d’un attroupement de solidarité d’une dizaine de personnes, passants et jeunes confondus, autour d’un blessé sonné au sol, cuir chevelu ouvert. Qui est-il ? Pilleur ou passant ? Son accident est-il lié aux évènements ? Nous ne le savons…
Alors que nous repartons en laissant le blessé au bon soin de la population, l’ambulance arrive pour le prendre en charge. Lorsqu’elle ralentit pour s’arrêter, des policiers lancent volontairement de la lacrymo sur l’attroupement, qui se disperse en courant.
Nous revenons sur nos pas pour voir si le blessé a besoin d’aide. Des passants sont formels : le tir de lacrymo autour du blessé était intentionnel, un des trois gendarmes en armure présents qui avaient rejoint l’attroupement, aurait même laissé échapper un : “ah, les fils de pute” en parlant des policiers tireurs, avant de faire état de leur désapprobation à qui les interrogeait, mais en des termes plus conventionnels…




