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jeudi 22 janvier 2026

 Le Parti communiste autrichien et la vie communale

Se mobiliser ensemble pour un parc ou pour la réhabilitation d’une rue dans un quartier défavorisé constitue une expérience concrète de la lutte des classes.

Actif dans la IIe République et fort de son rôle dans la résistance au nazisme, le Parti commu­niste autrichien (KPÖ) est puissant à la Libé­ration. Johann Koplenig, le président du KPÖ, est vice-chancelier d’Autriche en 1945 et sept sous-secrétaires d’État communistes œuvrent à la recon­struction. Écarté du gouvernement en 1947, le Parti atteint cent cinquante mille membres en 1950, un ancrage comparable à celui du PCF dans un pays qui compte 6,8 millions d’habitants.


Sa trajectoire diverge alors de celle du PCF. Alors que ce dernier prospère dans les municipalités, le KPÖ décline. Son renouveau inattendu dé­marre dans les années 1990 en Styrie. La percée de ses résultats à Graz, la capitale du Land (8 % en 1998), se poursuit jusqu’à l’élection d’Elke Kahr en 2021, qui devient la première maire communiste. Ce succès propulse le parti : retour au parlement de Salzbourg (11,66 % en 2023), gouvernement de la ville en alliance avec les sociaux-démocrates avec lesquels il fait jeu égal, implantation dans tous les arrondissements de Vienne. Il compte désormais cent trente élus dans sept Länder.


CC : Peux-tu nous présenter le paysage communal autrichien et les compétences des différentes communes ?

L’Autriche est une république parlementaire fédérale, divisée en neuf Länder et quatre-vingt quatorze districts. Elle compte 2 092 communes de taille très diverse, allant de 41 habitants à plus de deux millions. Seules 277 dépassent 5 000 habitants. Constitutionnellement, toutes disposent des mêmes compétences. Certaines villes bénéficient cependant d’un statut particulier, exerçant les prérogatives des districts, voire d’un Land pour Vienne.


« La commune est l’échelon politique le plus accessible. Cela en fait à nos yeux le champ de bataille décisif.  »

L’organisation et les missions précises des communes sont définies par chaque Land, ce qui génère des différences entre régions, bien que celles-ci restent limitées. Leurs responsabilités incluent la voirie, les écoles, l’état civil et la lutte contre l’incendie. Elles partagent également des compétences dans le social, la construction et l’aménagement du territoire. Lorsque des compétences fédérales ou régionales leur sont déléguées, elles doivent toutefois se conformer aux objectifs fixés par ces autorités. Une tendance générale se dégage : les tâches des communes s’accroissent, pas leurs moyens.

CC : Tous les sondages montrent que les compétences du KPÖ en matière de logement sont reconnues. Comment avez-vous construit cette confiance à une époque où vous aviez pourtant peu d’élus ?

Lorsqu’ils ont des problèmes avec leur propriétaire, les gens ont l’habitude de contacter nos militantes ou nos militants, nos élus. Nous les orientons systématiquement vers les permanences logement que le parti organise dans ses locaux. Si la situation excède les compétences de nos militants, nous mettons les personnes en relation avec les experts en droit locatif du parti. Nombre de nos élus actuels se sont fait connaître via ces permanences avant d’être élus presque toujours sur des listes estampillées « KPÖ » ou « KPÖ+ ».

CC : Quelle place a l’action communale dans la stratégie de reconstruction du parti et de transformation de la société ?

La commune est l’échelon politique le plus accessible. Cela en fait à nos yeux le champ de bataille décisif. Les contradictions de la valorisation du capital y sont particulièrement visibles et peuvent y être combattues directement. Se mobiliser ensemble pour un parc ou pour la réhabilitation d’une rue dans un quartier défavorisé constitue, pour beaucoup, une expérience concrète de la lutte des classes.

CC : À part à Graz et à Salzbourg, le KPÖ est dans l’opposition. Quel est alors le rôle des élus communistes ? Qu’est-ce qui les rend différents ?

Les partis bourgeois et la social-démocratie préfèrent gérer les choses entre eux, à huis clos. La mission essentielle de nos élues et élus est donc d’informer les citoyens des décisions institutionnelles et d’y porter leur voix. Nous publions ainsi des journaux après chaque conseil municipal dans toutes les communes où nous avons des élus. Ces journaux sont financés par les indemnités de nos élus. À Knittelfeld (13 000 habitants), nos militants distribuent ainsi directement chez les habitants 6 000 exemplaires cinq fois par an. Au niveau du district (71 000 habitants), presque 17 000.

CC : Le KPÖ dirige pour la première fois une grande ville. Les élections sont dans moins d’un an. Quel bilan faites-vous de ce premier mandat ?

Nos élus au conseil municipal de Graz utilisent les marges de manœuvre communales pour une politique au service de la population. Ainsi, Graz construit de nouveau des logements communaux et veille à ce qu’ils restent accessibles. Cependant, comme beaucoup de villes, Graz connaît des dif­ficultés financières limitant les grands changements, d’autant que nous gouvernons en coalition avec les verts et les sociaux-démocrates. Obtenir des majorités pour des décisions nécessaires implique souvent de mobiliser la population.

« Ceux qui nous accusent de clientélisme sont ceux qui font une politique clientéliste en faveur des riches. Tous les ans, nous ouvrons publiquement nos comptes à la presse, contrairement aux autres partis qui ignorent ces difficultés quotidiennes. »

Dans les années 2000, lorsque l’ancienne majorité nous a confié le logement – les exécutifs communaux autrichiens intégrant proportionnellement l’opposition –, elle espérait que nous échouerions, et pensait que cela discréditerait le KPÖ en prouvant l’impossibilité du changement. Nous avons dû batailler pour préserver le patrimoine social, jusqu’à organiser un référendum contre la vente des logements communaux imposée par la majorité. Puis il a fallu lutter pour leur rénovation, tant leur état était indigne, souvent sans douches ni toilettes.

CC : On parle souvent des fonds sociaux que met en place le KPÖ pour aider les gens financièrement. Cela vous vaut parfois d’être accusés de « clientélisme ». Comment vois-tu ça ?

Le parti a fixé pour ses élus et permanents un plafond de revenu à 2 600 €, correspondant au salaire médian autrichien. La plupart de nos élues et élus exercent bénévolement et reversent intégralement leurs indemnités au parti ; elles servent à financer son activité, ses journaux ou ses secrétaires de section. Seuls les élus à plein temps peuvent conserver ces 2 600 € et reversent l’excédent à un fonds social, qu’abonde aussi la subvention dont bénéficie le parti. Dans le district de Murtal, cela représente 12 000 € par an. À Graz, 300 000 €. Ça nous permet d’aider les gens financièrement de manière directe et non bureaucratique.

« Nous avons dû batailler pour préserver le patrimoine social, jusqu’à organiser un référendum contre la vente des logements communaux imposée par la majorité.  »

Mais c’est plus que des distributions d’argent. Nos permanences sociales, organisées dans les locaux du parti, nous donnent l’occasion de connaître les difficultés concrètes des gens : par exemple le renoncement à des excursions scolaires, à réparer la voiture ou le frigo, à payer certaines factures… Nous aidons les gens de manière immédiate, puis nous engageons avec eux des luttes de plus longue haleine, en particulier contre leurs propriétaires. Nous maintenons le contact jusqu’à la résolution des problèmes.

Pour répondre à ces accusations de clientélisme, nous assumons pleinement notre action. Ceux qui nous accusent de clientélisme sont ceux qui font une politique clientéliste en faveur des riches. Tous les ans, nous ouvrons publiquement nos comptes à la presse, contrairement aux autres partis.

CC : À Graz et à Salzbourg, le KPÖ gouverne avec les sociaux-démocrates et les verts. À ton avis, de telles coalitions de gauche peuvent-elles se multiplier ?

Dans la situation actuelle, cela restera probablement exceptionnel. La social-démocratie et les verts préfèrent généralement s’allier aux conservateurs, voire à l’extrême droite pour le Parti social-démocrate autrichien (SPÖ) ! Nos relations avec ce dernier varient selon les régions et les communes. Si des coopérations ponctuelles existent, c’est quand même souvent le SPÖ qui détruit les acquis sociaux et privatise le logement communal. Dans mon district, à Judenburg et à Zelt­weg, il a ainsi tenté de vendre tout le patrimoine social. Nous avons partiellement bloqué cette opération par la mobilisation citoyenne, mais près de 20 % des logements ont tout de même été vendus à Zeltweg où les gens en ont bien besoin…

Josef Meszlenyi est membre du comité central du KPÖ, responsable de la politique communale en Styrie et élu à Knittelfeld.

Entretien, traduction et commentaire par Kevin Guillas-Cavan.

Cause commune n° 45 • septembre/octobre 2025